Vent de boulet ; Récit(s) autour de la Grande Guerre – par sylvie Dubin

Vent de boulet ; Récit(s) autour de la Grande Guerre (Paul&Mike, 2016)

par Sylvie Dubin

 

Quand les organisateurs du colloque m’ont appelée, j’ai répondu avec enthousiasme à leur invitation. Mais j’éprouvai en même temps une vague appréhension. Qu’est-ce que mes petites histoires pouvaient valoir au regard de l’Histoire telle qu’un spécialiste la révèle dans une approche scientifique ? En un mot, cette invitation avait réveillé un complexe d’imposture qui ne m’avait pas quittée pendant toute la conception du recueil : étais-je bien légitime ? Pas seulement au regard de ce colloque sur le Grand Tournant, mais plus essentiellement dans ma démarche même d’écrivain. Ce sont ces scrupules que je voudrais vous présenter. J’avais eu besoin d’écrire un roman historique (je vous dirai pourquoi) mais sous quelles conditions pouvais-je m’y autoriser, sans gâter l’histoire par la fiction ni la fiction par l’histoire ? La question se pose avec plus d’acuité quand le roman historique n’est pas de pur divertissement mais qu’il s’empare d’une matière douloureuse et encore vivante.

Car la Grande Guerre, c’était hier. Je suis de ces générations qui ont connu les femmes et les hommes qui l’ont vécu de près ou de loin. Je parierais que certains parmi vous ont hérité de correspondances, d’objets, de photos, ou tout simplement de récits qui ont construit le roman familial. C’est mon cas. Au décès de ma grand-mère paternelle, je recueille ses archives et je tombe sur des lettres de son père, Louis Aubineau. Je savais que cet arrière-grand-père avait été tué à l’ennemi, comme on dit. Mais pas plus. La lecture de ces lettres est un choc. J’apprends que Louis, soldat du 307è RI, est décédé le 27 octobre 1918 à Guignicourt, dans l’Aisne, peu avant l’armistice. Le dernier courrier est daté du jour même de sa mort. Ces neuf lettres, les seules rescapées d’une correspondance quasi quotidienne, sont écrites au crayon à papier, dans un patois vendéen parfois difficile à décoder. Louis y exprime ses souffrances, sa colère contre les officiers qui forcent à des marches épuisantes juste avant l’attaque, son cafard, sa grande peur de mourir, sa tendresse pour son épouse. Et tout à coup, je mets de la chair et du sang sur un nom. Je n’ai pas honte de le dire, l’émotion m’a étranglée ; c’est comme si je venais de perdre un être cher, une sorte de deuil longtemps ajourné. J’ai donc eu besoin de comprendre ce que mon aïeul avait vécu. De là mes recherches dans la base « Mémoires des Hommes », mise en ligne par le Ministère de la Défense. Je retrouve sa fiche individuelle dans la base des « morts pour la France », l’historique de son régiment et le JMO de son unité (Journal des Marches et Opérations). Une question me taraude, dès ce moment-là : comment a-t-il tenu si longtemps ? « Il faut avoir du courage pour rester dessous la ferraille comme il en tombe tout le temps. », écrit-il le 25 octobre 18. Il fait plusieurs fois allusion aux bombardements qui précèdent les attaques, des bombardements absolument insupportables dans leur intensité et leur durée. Si j’ai intitulé le recueil « Vent de boulet », c’est justement pour évoquer emblématiquement ces obus qui ont tant épouvanté mon arrière-grand-père. Du reste, il est mort dans une ambulance du front, déchiqueté par leurs éclats. Comme des milliers d’autres. Or le titre joue aussi sur le nom d’une maladie inédite apparue dans les tranchées, le « vent du boulet » ou « obusite » ; il s’agit d’une association de troubles psychiques et physiques observés chez certains Poilus trop longtemps exposés aux bombardements. Les symptômes sont stupéfiants : plicatures (membres tordus), paralysies, surdité, cécité, etc. – et cela, en l’absence de toute lésion physique. C’est justement l’absence de relation de cause à effet qui a fait accuser de nombreux soldats de simulation (avec menace du conseil de guerre). Une nouvelle du recueil, « La Clef », est consacrée à ce sujet. Vous l’aurez compris, si j’ai entamé la rédaction de Vent de boulet, c’est en manière d’hommage à Louis Aubineau, même si le livre n’est aucunement sa biographie. Je dois reconnaître qu’il entrait aussi dans mon entreprise une ambition littéraire : je me demandais si, après avoir publié des recueils de nouvelles de pure fiction, où j’avais eu l’occasion d’exercer ma pleine liberté, je serais capable de relever le défi de bâtir des récits à partir d’une matière historique très contraignante. J’envisageais donc de fabriquer une mosaïque de destins fictifs enchâssés dans la réalité d’un conflit majeur.

C’est ainsi que Vent de boulet a fini par se composer de treize récits : un prologue, onze chapitres, un épilogue. Les personnages réapparaissent d’une nouvelle à l’autre et sont réunis dans le final. Le recueil est ainsi un « roman par nouvelles », un roman-puzzle. L’énigme posée en prologue est résolue dans l’épilogue, tandis que chaque nouvelle peut se lire de façon indépendante, puisqu’elle contient sa propre intrigue avec son dénouement. Comme je tenais à l’idée d’une mosaïque de destins entrecroisés, j’ai fait en sorte de varier les points de vue. Les treize récits se situent aussi bien sur le front qu’à l’arrière (cela me permet d’introduire de nombreux personnages féminins) ; sur le front, on trouve des militaires issus de différents corps d’armée (fantassins, sous-mariniers, aérostiers), de différentes nationalités (français, allemands, belges ou américains), de différents grades. Je tenais même à mettre en scène des animaux, les oubliés des tranchées. Le recueil commence avec l’annonce de la mobilisation et se clôt après l’Armistice, dans les années 20 et même au-delà puisque la seconde guerre mondiale est évoquée. Il me paraissait en effet essentiel de montrer comment le conflit de 14-18 avait non seulement préparé 39-45 mais qu’il avait constitué ce « Grand Tournant » que nos sociétés mettront tant de temps à négocier. Je voulais d’autre part aborder le conflit sous des angles insolites. Soit à partir de faits que je n’ai pas inventés mais qui sont méconnus, comme le déraillement d’un train de permissionnaires dans la vallée de la Maurienne (« À tombeau ouvert ») ou l’échouage, à Wissant, d’un sous-marin allemand sur lequel des lanciers belges ont donné l’assaut (« Histoire d’U. »). Soit à partir de faits inventés mais dans des contextes avérés, par exemple au sein d’une compagnie d’aérostiers (« Sur la terre comme au ciel »). Il m’est arrivé aussi d’utiliser des personnes réelles aux côtés de personnages fictifs. Dans « The Tin Nose Shop », j’évoque le drame des gueules cassées mais par un biais peu connu : l’histoire se déroule dans l’atelier créé par Anna Coleman Ladd, une américaine, sculptrice, qui avait décidé de mettre son art au service des « blessés de la face » ; elle avait pour assistante Jane Poupelet qu’incarne Élise Simon, dans la nouvelle. Ces exemples suffisent pour vous démontrer à quel point j’avais à cœur de faire du romanesque plausible. « Du mentir vrai ». Et c’est là que les difficultés commencèrent…

Évidemment, il s’agissait d’abord de ne pas trahir l’histoire. J’ai dû lire une montagne de documents : travaux d’historiens, sources militaires, journaux, etc. Et ce, pour chaque récit que j’entreprenais. Les marges de manœuvre de l’imagination étaient étroites ; le moindre anachronisme, le plus petit écart avec la vérité historique (ou tout au moins sa vraisemblance) m’aurait fait tomber dans le ridicule. Impossible, par exemple, d’évoquer des combats au corps à corps (j’avais besoin d’eux dans « S’ils nous pardonnent) sans avoir vérifié où ils avaient été signalés. Mais ce travail méticuleux avait son revers : ne pas trahir l’histoire, d’accord, mais ne pas chercher non plus à la concurrencer. Si je ne digérais pas mes lectures, je courais le risque de ne pas donner au récit sa force d’inconnu, pour soutenir l’intérêt du lecteur qui veut une intrigue, du suspens, des rebondissements, un dénouement, et surtout pas un documentaire. Je devais donc trouver un équilibre entre souffle romanesque et effet de réel. À cet égard, les documents de première main m’ont été très utiles. J’ai chiné sur les brocantes pour dénicher la collection complète de l’Illustration parue de 1914 à 1920, des numéros du Miroir et bien d’autres périodiques ; j’ai acheté des cartes postales dont j’ai pu m’inspirer, j’ai visionné des centaines de photos et des films d’époque. J’ajoute à tout cela les très précieux carnets de poilus et les récits d’écrivains-combattants, français et allemand, dont on trouve des extraits en exergue de chaque chapitre du recueil. Vous le voyez, les difficultés techniques sont nombreuses, mais rien d’insurmontable avec de la patience et de la probité intellectuelle. Sans compter que je me suis fait relire par un historien, Alain Jacobzone, chargé de débusquer la plus petite ânerie. Plus compliqués à résoudre sont les scrupules de conscience. Je les résume simplement : écrire aujourd’hui un roman sur 14/18, à quoi ça sert ? Au devoir de mémoire, non ? Mais à ce titre, les productions des historiens sont bien plus indiquées. À moins qu’on estime que leur rigueur méthodologique les empêche de toucher au cœur. Dans le premier chapitre du recueil, je fais dire à Élise Simon, la collègue d’Anna Coleman Ladd, qu’un compte rendu objectif sur un fait qu’on veut dénoncer (en l’occurrence le sort des gueules cassées) aura moins d’impact que sa mise en fiction. Ce personnage est un peu mon porte-voix : j’ai cherché à incarner l’Histoire, à mettre de la chair sur des idées, et de l’humain sur de l’inhumain, à représenter l’irreprésentable. Un peu à la manière de l’Américaine qui fabriquait des masques aux gueules cassées dont le visage dévasté était « irregardable »… Mais vous devinez l’effet pervers de ce parti pris, qui va bien au-delà du risque de trahir l’histoire au prétexte de raviver la flamme du souvenir : en fictionnalisant la guerre, l’écrivain finit fatalement par l’esthétiser. Voilà pourquoi j’ai placé ces mots tiré du Feu de Barbusse en liminaire du recueil : « Ce serait un crime de montrer les beaux côtés de la guerre, même s’il y en avait ! » Cela valait pour moi. Si je voulais rester au plus près de la vérité historique, je ne pouvais pas passer sous silence que la Grande Guerre a été aussi le moment où des femmes et des hommes se sont révélés par des actes d’héroïsme, par leur grandeur d’âme, elle a été aussi le moment où la fraternité s’est exercée (la fameuse camaraderie des tranchées) ; et même le moment où l’art s’est renouvelé (on entendra Pierrette Germain-David et Alexis Galpérine nous l’expliquer pour la musique). Quand Apollinaire s’exclame « Ah Dieu ! que la guerre est jolie ! », ce n’est pas une boutade ou une antiphrase. Il a réellement puisé dans le spectacle de la guerre de quoi nourrir sa poésie, de même que les peintres y ont trouvé des thématiques et des techniques inédites. En d’autres termes, ce conflit affreux a eu une certaine fécondité. C’est terrible, de devoir admettre cela, mais c’est une réalité et je me sentais obligée d’en rendre compte. Pour autant, je n’ai pas hésité à mettre dans la bouche de mes héros des remarques amères sur les chefs, des colères, des révoltes et même des refus d’obéissance. Mais je ne pouvais pas leur faire dire ce qu’ils ne disaient pas : que cette guerre était une vaste connerie à laquelle il fallait échapper coûte que coûte. Au regard de la masse des hommes mobilisés, il n’y a eu finalement que peu de désertions. Dans mon souci constant de vraisemblance – de respect non seulement aux faits mais aux façons de penser de l’époque –, je m’interdisais de prêter aux personnages des opinions d’aujourd’hui. Je devais donc trouver le moyen d’exprimer mon horreur de la guerre par des moyens détournés. La nouvelle la plus explicitement ‘moderne’, je l’ai placée volontairement au centre géographique du recueil (« S’ils nous pardonnent »). C’est un texte qui repose sur une comparaison (discutable) entre la corrida et la guerre, deux lieux où s’exerce le goût de la lutte à mort, de la lutte avec la mort. Je sais aujourd’hui que cette volonté de m’effacer était une naïveté. Que je le veuille ou non, j’ai écrit à partir de ma culture, de mes engagements idéologiques. C’est d’ailleurs là le grand paradoxe de la fiction historique : l’auteur a l’ambition de rendre fidèlement compte d’une époque ; en réalité, il écrit un récit d’époque, la sienne (Marion Fontaine pourrait peut-être dire la même chose de l’historien…). J’irai plus loin. L’intérêt du roman historique est justement qu’il passe l’histoire au tamis d’une sensibilité, laquelle doit se traduire dans une écriture singulière qui parle au lecteur d’aujourd’hui. Le passé recomposé doit toucher le lecteur d’une manière absolument contemporaine.

Quand il s’agit de la Grande Guerre, c’est de toute façon inévitable : nous continuons à « sentir passer le vent du boulet ». La Grande Guerre n’est pas derrière nous mais en nous, le monde présent est en partie né de cette matrice-là. L’art musical lui-même a changé après le « Grand Tournant ». C’est ce que vont vous expliquer à présent Pierrette Germain-David et Alexis Galpérine. Avant de leur laissé la parole, je voudrais remercier une nouvelle fois les organisateurs de ce colloque pour m’avoir donné l’occasion de rendre ici hommage à Louis, mon arrière-grand-père, et à tous les sombres soldats de la Grande Guerre, parmi lesquels beaucoup des vôtres, sans doute…