le grand tournant – Alexis Galpérine

Le grand tournant… 1918 : la vraie date de naissance du XXème siècle. On l’a beaucoup dit, n’est ce pas ?

La fin d’un cauchemar de quatre années, l’euphorie de la victoire, et puis la révolution russe, avec toutes ses promesses d’humanité régénérée… autant de signes de folle espérance que traduisent précisément les « Années folles ».

En vérité, le XXème siècle avait bien commencé en1900, et même plus en amont dans le XIXème siècle finissant, et on n’en aurait pas douté si l’on s’était montré attentif à tout ce qui, dans les deux décennies qui précèdent la Grande Guerre, donnait à apercevoir, souvent avec la plus impitoyable lucidité, le vrai visage des temps nouveaux.

L’an dernier, nous nous étions réunis dans l’église du Plateau d’Assy autour du thème de l’amitié Léon Bloy-Georges Rouault. A l’occasion du centenaire de la mort de l’écrivain, le 3 novembre 1917, nous nous étions interrogés sur le renouveau de l’art sacré au XXème siècle – qu’illustrait à lui tout seul le lieu qui nous accueillait – alors même que l’aube de ce siècle semblable à aucun autre avait propagé une nouvelle inouïe : « comment ! Vous ne savez pas ? Dieu est mort ! » Nous avions vu que, contre toute attente, le Miserere de Rouault ou la Symphonie des Psaumes de Stravinsky s’étaient dressés de toute leur hauteur pour opposer un démenti à une annonce qui se voulait sans appel. Nous avions alors scruté dans les diverses tendances de l’art des signes des questionnements, le plus souvent angoissés, de la modernité.

Après l’évocation par Pierrette Germain des musiciens dans la Grande Guerre (nous nous sommes limités à la France pour ne pas nous égarer dans un sujet trop vaste, mais nous aurions pu parler des artistes des autres nations engloutis dans le suicide européen), je crains fort de prolonger le questionnement tragique, au delà des temps de guerre.

En 1918, nombreux sont ceux qui ne partagent pas la liesse générale. On ne souriait plus alors des prophéties de Bloy, qui avait vu dans l’effroyable tuerie un lever de rideau sur des réalités encore plus apocalyptiques, c’est à dire sur le temps des exterminations de masse.

Etrange époque, en vérité ; celle d’un embourgeoisement du monde, soucieuse de congédier la douleur et de promouvoir la poursuite sans fin du bien-être matériel, et, dans un même  moment, époque des grands génocides et des violences d’Etat d’une ampleur sans équivalent dans l’histoire. Il n’est aucun artiste qui n’échappera à la nécessité de prendre position face à cette double réalité, et c’est ce qui explique la virulence exacerbée des conflits esthétiques au XXème siècle.

Dès le lendemain de l’armistice de 1918 des groupes de franc-tireurs sonnent la charge. En France, par exemple, le Groupe des Six se veut porteur d’une nouvelle exigence morale. Il pourfend l’ordre bourgeois et dénonce « les muses grasses et défraîchies » d’un art idolâtre et pompeux. Je reprendrai ici ce que j’avais écrit autrefois sur Auric, Cocteau et leur manifeste Le Coq et l’Arlequin :

« Leur attitude renvoie à une humilité profonde qui apparaît comme une désacralisation de l’artiste tout puissant et de son œuvre, dont la vocation avouée serait d’emprisonner la totalité du monde dans sa propre expérience. Auric, réformé de l’armée dans les derniers mois de la Grande Guerre, se disait « évadé d’Allemagne » et la métaphore est transparente. L’ambition globalisante des grands systèmes, dont la musique et la philosophie allemandes sont les exemples les plus écrasants, est précisément ce que lui-même et ses pairs ont toujours rejeté. La dimension messianique de l’artiste lui semblait aussi suspecte que la fidélité aux grandes formes du langage musical classique. Il y avait dans son esprit une volonté d’effacement de l’individu devant l’art lui-même, laissant libre la capacité de jouir de sa puissance, en considérant presque comme secondaire le fait qu’elle s’exprime au travers de ses propres facultés ou au travers de celles d’un autre. Le paradoxe de l’artiste tiraillé entre le Nous et le Je était nié au profit d’une vérité supérieure qui, dépassant les protagonistes du moment, avait une vie propre, laissant au poète la tâche d’en dégager les contours plutôt que d’en construire laborieusement l’essence. Une semblable révolution, dira-t-on, avait déjà eu lieu, dont Ravel et Debussy avaient été, dans le domaine musical, les plus illustres porte-parole. Mais il s’agissait cette fois d’aller encore plus loin dans l’anéantissement des formes sublimées de la subjectivité en élargissant la brèche ouverte par Stravinsky.

Les choix esthétiques sont ici indissociables d’une exigence morale qui confine au religieux. Les charmes et les philtres wagnériens, et même debussystes, sont repoussés avec autant de vigueur que l’esprit de système dénaturé par l’académisme. Il s’agissait de briser les sortilèges ; et les plus somptueux clairs-obscurs de l’impressionnisme risquaient, en perdurant, de dégénérer en un habillage factice du mystère, qui deviendrait à son tour un refuge pour les fausses valeurs de l’ordre bourgeois. L’invisible n’était pas nié mais il devait apparaître sans fard, en pleine lumière, dans la clarté de l’innocence, car, disait Cocteau : « le mystère commence après les aveux. L’hypocrisie, la cachotterie qu’on a coutume de prendre pour le mystère, ne font pas une belle ombre. »

« On peut, de prime abord, ne pas voir le rapport entre l’esprit du Boeuf sur le Toit et celui de la Grande Chartreuse, entre la table des Maritain à Meudon et le brouhaha des brasseries de Montparnasse où se mitonnaient les dernière provocations des conspirateurs du mouvement Dada ou du Surréalisme. Et pourtant il y a tout lieu de croire que des personnalités comme Stravinsky ou Nadia Boulanger ne se s’en sont nullement étonnées. Les coups de mauvais garçons, qui avouaient un goût du canular ou de la blague de potache, ne peuvent être réduits à un simple défi lancé à la société. Ils expriment une soif de pureté, celle des origines, celle de l’enfance du monde, occultée par les ors d’un art ritualisé et officialisé. Pour les musiciens il s’agissait de suivre l’exemple, ou le contre-exemple, de Satie qui, selon Cocteau, craignait par dessus tout de « tomber dans le travers des maîtres : se trouver beau et s’en émouvoir ». Le scandale est grave dans la dérision et par la dérision. Et pour Auric il n’est pas éloigné du « blasphème par amour » de Bloy. Parce qu’il ne s’attaque pas seulement aux repus et aux tièdes mais aussi et surtout à ceux qui ont tué en eux cette fraîcheur d’âme qui est la source unique à laquelle s’abreuvent les saints et les poètes.

La grâce, dans les deux acceptions du terme, est poursuivie dans le souvenir de Nijinski et dans l’amour porté à l’art naissant de Chaplin. Le clown, celui de Rouault ou celui de Picasso, rejoint le danseur et l’acrobate sur la piste d’un cirque où se joue désormais le spectacle du monde. Toujours à propos de Satie, Cocteau écrit : « nous le vîmes substituer la forme au reflet des formes et nous apprendre que ce qui est grand ne peut avoir l’air grand, ce qui est neuf avoir l’air neuf, ce qui est naïf avoir l’air naïf. Il nous enseigna que les vrais artistes sont des amateurs, c’est à dire des hommes, selon la parfaite définition du Larousse, qui aiment la poésie sans en faire profession –, il nous donnait la clef des songes et le programme de notre tâche. »

Plus loin, le même Cocteau livre cette profession de foi : « J’apprendrai que l’art est religieux et montrerai les dangers de l’art religieux. Je communiquerai la force des petites choses et le dégoût de la pompe qui est un mirage du démon pour nous faire perdre contact, à travers les siècles, avec la faiblesse humaine. »

J’ai voulu donner lecture de ces lignes qui évoquent l’esprit de l’entre-deux-guerres en France parce qu’elles me paraissent convenir idéalement à un moment de réflexion, entre deux concerts au Plateau d’Assy, où chaque mur de l’église Notre-Dame renvoie, me semble-t-il, aux questionnements de ce temps, dont ils prolongent les inquiétudes et les aspirations essentielles. Le Père Couturier ne s’y est pas trompé, qui commandait des œuvres à des artistes chrétiens, juifs, communistes, religieux ou athées… et pour qui il ne s’agissait pas tant de promouvoir un art religieux que de montrer la dimension sacrée de l’art lui même, ce qui n’est pas la même chose.

Il ne s’agit pas ici de recenser les différentes tendances de l’art du XXème siècle, et particulièrement de l’art de la musique, mais de repérer ce en quoi elles sont représentatives de la nouvelle exigence morale dont nous avons parlé. Dans la valses des « ismes », nous pourrions parler, chez les musiciens, du néo-classicisme, d’une « esthétique socialiste » qui se rapprochera dangereusement des impitoyables censures du jdanovisme, d’une recherche chaque jour plus  informée  des racines authentiques de la voix des peuples et surtout de l’approfondissement du sérialisme, qui se veut continuateur des traditions germaniques et qui sera la grande affaire d’un autre après-guerre, celui de 1945 (ce courant ayant eu l’insigne honneur d’être placé en tête de liste de « l’art dégénéré » par les propagandistes fascistes).

Les choix idéologiques, esthétiques, voire religieux, se heurtent et s’entremêlent chez les artistes pour lesquels – et c’est encore plus vrai après 45, après la prise de conscience du vrai visage de la barbarie – il n’est plus possible de « continuer comme avant ». Ainsi toutes les avant-gardes fustigent ceux pour lesquels les guerres et les phénomènes totalitaires ne furent que tristes parenthèses qui ne doivent pas empêcher de reprendre l’ouvrage là où on l’avait laissé… D’où les accusations et les procès à l’encontre de maîtres, petits ou grands, qui avaient poursuivi leur route en provenance de « monde d’hier » et qui, pour certains, ne méritaient pas l’opprobre et la relégation, par les jeunes turcs, dans les obscures oubliettes de la Réaction.

Nous avons parcouru à grands traits le point de vue du Groupe des Six – rappelons au passage sa parfaite hétérogénéité et son refus des écoles –  en insistant sur sa suspicion à l’endroit  des plus hautes formes de l’Art ; un mouvement à l’opposé de la grande aventure viennoise du tournant du siècle, qui, loin de liquider l’héritage, voulait au contraire  le faire fructifier en lui ouvrant des voies radicalement nouvelles. La contradiction n’est qu’apparente si l’on se réfère à nouveau à l’émergence d’une conscience morale en lutte contre l’embourgeoisement du monde, un monde aveugle et sourd devant les monstres qu’il enfantait ou laissait prospérer. Que ce soit dans la tentative, forcément maladroite, voire impossible, de couler les formes artistiques dans le moule d’une idéologie porteuse d’avenir radieux, que ce soit dans le retour en force du religieux (Messiaen s’était invité dans notre programmation de l’an dernier), que ce soit dans la prospection minière des racines des peuples ou que ce soit dans les sommets d’abstraction dans lesquels se perdront, notamment en France, les tenants d’un sérialisme intégral (appliqué à tous les paramètres du langage musical !), on en revient toujours aux mille facettes d’un paysage artistique éclaté mais qui se veut à la hauteur des enjeux d’une époque bousculée par des vents contraires, qui semblent vouloir balayer définitivement toutes les anciennes certitudes. Et l’on ne peut comprendre la dialectique éternelle de la construction et de la déconstruction, présente constamment et simultanément dans l’art moderne – jusqu’à la déconstruction ultime d’un John Cage – si l’on n’a pas à l’esprit de telles réalités.

Certes, de semblables révolutions ont vu le jour dans le passé, mais convenons qu’elles ont atteint au XXème siècle – et on ne saurait s’en étonner – un remarquable état d’incandescence. L’explosion de créativité, à partir des années 50, et la revendication d’une ouverture à des espaces de liberté sans limite aucune, conquis avec le renfort, heureux ou non, des machines, c’est à dire des prodigieuses avancées technologiques, a projeté des éclats dans des directions multiples et souvent inattendues… et on ne peut s’empêcher de jeter un regard nostalgique sur un temps où l’audace était un impératif catégorique – allant parfois jusqu’aux pires fumisteries ! -, à l’heure où les combattants d’hier sont morts ou épuisés, où les avant-gardes baissent la garde, sont moribondes ou confessent simplement leur lassitude. Sans doute se sont-elles égarées trop souvent dans des chemins qui ne mènent nulle part, où un public de plus en plus clairsemé hésite désormais à les suivre. Il est certain qu’on regrette un temps où les joutes étaient « jusqu’au dernier sang » et engageaient l’être dans sa totalité. On ne peut aussi que s’inquiéter de voir le terrain devenir la proie des démagogues de tous poils, en laissant, par ailleurs, le champ libre à l’industrie planétaire et multimilliardaire du divertissement ; celle-là même qui veut distraire de l’essentiel et tourner le dos pour toujours à la profession de foi de Palestrina : « La grande force de la musique est de conduire et de diriger l’âme des hommes ».

L’église du Plateau d’Assy nous invite à poursuivre sur la voie ouverte par Marie-Alain Couturier et le chanoine Devémy. C’est pourquoi notre festival s’est voulu d’emblée le fruit d’un mariage entre création et interprétation, entre action et réflexion, associant colloques et expositions en tant que partenaires obligés de la musique, pour mieux éclairer l’avenir dans le refus d’un art vendu aux Marchands du Temple, qui veulent à tout prix réduire les réalisations de l’esprit à un jetable mais profitable produit de consommation. A ce titre le Plateau, plus que jamais, rejoint les nombreux foyers de résistance qui essaiment dans le monde et que les nouvelles techniques de communication permettent désormais de relier entre eux. Alexis Galpérine