Etat de la musique française en 1918 – par Pierrette Germain

Etat de la musique française en 1918

par Pierrette Germain

 

Les pertes subies pendant cette période sont immenses, dues à la guerre bien sûr, mais aussi à la disparition de deux musiciens majeurs : Lili Boulanger et Claude Debussy.
Habitée par une haute spiritualité, Lili Boulanger, première femme récompensée en 1913 du 1er Grand Prix de Rome, meurt à 25 ans en 1918 d’une pneumonie après avoir souffert toute sa vie d’une déficience immunitaire. Son œuvre essentielle, trois Psaumes au caractère douloureux voire tragique, ont été composés lors de ses séjours intermittents à la Villa Médicis. Elle a toutefois mené avec sa sœur, Nadia, une action solidaire pendant la guerre, notamment en participant à la création de la Gazette des classes du Conservatoire.

Debussy, lui aussi, qui disparait en cette année, a participé à plusieurs manifestations en faveur des soldats. Au cours de l’une d’entre elles il fait connaître la touchante mélodie écrite (paroles et musique) en 1916 Nous n’avons plus de maison. Il refuse à Büsser l’autorisation de l’orchestrer : Je veux que ce morceau soit chanté avec l’accompagnement de piano le plus discret, il ne faut pas perdre un mot du texte inspiré par la rapacité de nos ennemis. C’est ma manière à moi de faire la guerre. Déjà, sollicité en janvier 1915 par le Daily telegraph pour écrire « quelque chose pour le Roi Albert » Debussy avait présenté la Berceuse héroïque reçue sans grand retentissement mais avec une critique sévère de Vuillermoz relevant quelques accords mélancoliques et l’évocation d’une triste Brabançonne. La réponse de Debussy soulève une question importante : La Berceuse est mélancolique, la Brabaçonne n’y hurle plus. C’est une simple carte de visite, sans aucune prétention que de rendre hommage à tant de souffrances consenties. […] Pour finir, car voilà beaucoup plus de mots qu’il n’y a de mesures dans la Berceuse, croyez bien que la musique de guerre ne se fait pas en temps de guerre. A proprement parler, il n’y a pas de musique de guerre. Vous le savez bien.

De très nombreux compositeurs ont disparu. Parmi eux Albéric Magnard, dès 1914, alors qu’à 49 ans il terminait l’orchestration de son opéra Guercoeur, il est tué par un soldat allemand entré dans sa propriété, après avoir tiré sur l’envahisseur. Paul Martineau meurt en 1915, « compositeur breton » très lié à Paul Le Flem, Ropartz, Louis Aubert. Pierre Menu disparaît à 23 ans, déjà auteur d’une originale sonate pour quatuor à cordes et l’organiste Joseph Boulnois à 33 ans dont le catalogue contient déjà une sonate pour piano, une sonate piano/violoncelle et des mélodies.

Plusieurs créateurs sont touchés par ces pertes et plusieurs aussi par celles de proches à qui ils destinent des œuvres en hommage. Marguerite Canal (1er prix de Rome en 1920) a porté toute sa vie la douleur de la mort de son frère Jean, violoniste, tué à Malancourt en 1914. Pour lui elle a commencé un Requiem (resté inachevé) et toutes ses œuvres sont empreintes de la mélancolie qui l’habitait, qu’il s’agisse de la sonate piano/violon, de Speen pour violoncelle et ensemble, des pièces pour piano ou des mélodies. Elle fut une des premières femmes à diriger un orchestre, à l’occasion des Matinées Françaises organisées au Palais de glace au profit des soldats blessés.

Même souffrance inguérissable chez Louis Vierne qui porte le deuil de son fils Jacques (en 17) puis de son frère (en 18). Lors de la composition du quintette qu’il dédie à son fils il confie : Dire mon état d’âme est superflu […] Je mènerai cette œuvre à bout avec une énergie aussi farouche et furieuse que ma douleur est terrible. Il écrira aussi en mémoire de son frère Solitude, poème pour piano. Hommage aussi la sonate pour violon et piano que Pierre de Bréville dédie au lieutenant Gervais Caze et que créera Enesco en 1920.

Pour ceux des jeunes compositeurs qui revinrent meurtris, blessés voir mutilés il fut difficile et douloureux de reprendre la plume. La guerre a paralysé bien des imaginations. Claude Delvincourt grièvement blessé en 1916 ne retrouva une activité normale qu’en 1923. Et que dissimule l’ironie de plusieurs de ses œuvres postérieures, les Croquembouches ou La femme à barbe ? Georges Migot, blessé en Août 1914 eut une longue convalescence, Yves de la Casinière, amputé du bras droit, obtint pourtant un second Prix de Rome en 1921 mais il écrivit peu. Jacques de la Presle y parvint mal lui aussi, qui avait composé au front une revue avec son ami René Dorin et fut décoré de la citation suivante : A contribué dans les cantonnements de repos par son entrain et son ascendant à ramener la gaité et la bonne humeur après les épreuves les plus pénibles.

Un blocage créatif frappe aussi les créateurs de l’intérieur. Charles Koechlin, bouleversé par le drame, et resté improductif pendant plusieurs mois, s’exprime ainsi dans la Gazette des Beaux-Arts en Août 1916 : La musique semble d’un passé très ancien. Elle est aussi comme une pâle étoile lointaine à l’instant d’une éclaircie fugitive, entre de gros nuages noirs.

Il est vrai que le succès rencontré pendant un concert pouvait alors paraître dérisoire. Que penser du discours prononcé par Alfred Bruneau, inspecteur général de l’Enseignement musical, à la mémoire des étudiants du Conservatoire morts à la guerre ? Pleurons les de toutes nos larmes mais ne les plaignons pas car leur gloire d’aujourd’hui dépasse de 100 coudées celle qu’ils ont pu ambitionner jadis.

Pendant cette période les soldats musiciens vivent intérieurement de leur art, se projettent dans l’avenir, se confient dans les lettres. Maurice Maréchal : sur une branche de cerisier à moitié déchiquetée par un obus, un oiseau chante ; […] Une seule chose me manque c’est mon violoncelle… Louis Fourestier : Nous tentons de survivre […] Quand tout sera fini il faudra que je dirige un orchestre, Lucien Durosoir : (après la guerre) je commencerai la composition afin de m’habituer à manier les formes plus libres et je donnerai, j’en suis sûr, des fruits mûrs.Plusieurs œuvres, aussi, voient le jour. Reynaldo Hahn raconte qu’il composa Le ruban dénoué, série de pièces à 2 pianos, tantôt la nuit au bureau de l’Etat Major, tantôt au milieu des bois dans une cabane ébranlée par le canon ou pendant les interminables journées angoissantes ou moroses. Bien caractéristique de son investissement double, Jean Cras, ancien élève de Duparc et officier de marine, commande le contre-torpilleur Commandant Bory engagé en Adriatique, sans lâcher la composition de l’opéra Polyphème dont il termine l’orchestration :  Je déposais à chaque appareillage la partition d’orchestre sur un vieux garde côte cuirassé qui nous servait de ravitailleur –Savait-on jamais si on reviendrait- et, au retour, mon fidèle maître d’hôtel n’ignorait pas que son premier devoir était de traverser le port en berthon et de me rapporter le précieux manuscrit ; quant à Roland Manuel, combattant dans les Dardanelles il y aurait commencé Le harem du Vice-Roi.

Ravel, exempté (on ne veut pas de moi) insiste tant qu’il est finalement affecté au « service des convois automobiles du train ». Le conducteur Ravel participe donc aux déplacements des troupes et aussi à ce qu’il nomme les corvées (on me prie comme accompagnateur et aussi compositeur). C’est avant son incorporation, dans la deuxième des Trois Chansons pour chœurs, Trois beaux oiseaux du paradis, qu’il poétise les trois couleurs symboliques du drapeau, le premier était plus bleu que ciel, le second était couleur de neige, le troisième rouge vermeil. Après la guerre il dédiera chaque pièce du Tombeau de Couperin à un de ses amis mort au combat. Mais Ravel refuse d’adhérer à la Ligue Nationale pour la Défense de la Musique française, se refusant à rejeter l’œuvre de Schoenberg, Bartok ou Kodaly et ajoutant Il est moins utile d’empêcher ou d’ignorer la production d’autrui que de tâcher de faire aussi bien.

Une réelle virulence se fait en effet sentir dans certains propos officiels. Ainsi dans la Gazette du Conservatoire : Vous, artistes, vous avez l’admirable mission de débarrasser notre art latin de la pernicieuse influence de la pseudo-kultur allemande…Les « vieilles qualités  françaises, clarté, concision, sentiment de proportions » devaient y aider et, bien sûr, elles apparaissent dans les œuvres de commandes officielles, telles les nombreuses marches des régiments, produites alors par André Caplet (5ème division), Reynaldo Hahn (31ème régiment d’infanterie) ou Florent Schmitt (le 163ème).

Parfois, sur le champ de bataille, une autre musique résonnait comme celle qu’évoque le piper Harry Lunan qui participait à la Bataille de la Somme : J’ai joué tout ce qui me venait en tête, mais j’avais peur de trébucher et d’interrompre la musique. Le feu de l’ennemi était meurtrier, les hommes tombaient autour de moi. J’ai eu la chance de survivre et d’entendre mes tuyaux donner du courage aux troupes.

Les chants imaginés par les Poilus, souvent sur des timbres connus, tentaient aussi de leur redonner courage. Ainsi : Je vais chanter le bois fameux/ où chaque soir dans l’air brumeux/ Rode le Boche venimeux/ A l’œil de traître. [….] Dès que l’on quitte son bourbier/ On reçoit un lingot d’acier/ Car on est chasseur et gibier/ Au bois le prêtre….

Sur les tablettes de la Schola, Felix Raugel musicalise aussi « les Hauts faits de son bataillon » : Ils étaient sept petits chasseurs/ qui ne connaissaient pas la peur….tandis que Eugène Borrel, autre maître de la Schola, se bat dans les Dardanelles.

Pendant ce temps, à l’arrière, on entend le Chant héroïque de Saint-Saëns (1915), le De Profundis de Marcel Dupré, des mélodies patriotiques d’Henri Février, l’hommage de Eugène Reuchdel A l’auguste victime qu’est la cathédrale de Reims ou bientôt la Sinfonia Brevis de Vincent d’Indy dans laquelle il dit mettre ses impressions de guerre.

Il n’y a pas de musique de guerre concluait Debussy. Musique de guerre, ces œuvres évoquées ? Toutes s’inscrivent-elles sous ce titre ? Leurs auteurs le souhaitent-ils ? Les ressent-on comme telles ? Un compositeur le revendique (tardivement, en 1962 !), Stravinsky : Malgré la neutralité de la pièce à d’autres égards, il était sous-entendu que notre soldat, en 1918, était la victime du conflit mondial en cours. L’Histoire du soldat demeure ma seule œuvre scénique avec allusion contemporaine.

Aujourd’hui, en ce vingt et unième siècle, certaines œuvres ont été écrites dans l’intention affirmée de rendre hommage aux victimes du drame qui s’est achevé en 1918. Citons, parmi elles, l’oratorio L’homme qui titubait dans la guerre d’Isabelle Aboulker ou la cantate Le fauteuil de glaise de Jean-Jacques Werner.