Conférence d’Alexis Galpérine – 27 juillet 2019

Une exposition d’Alexandre Galpérine

par Alexis Galpérine

                                                                                          

Mon intervention, aujourd’hui, n’était pas prévue. A tous ceux qui sont venus, malgré des rectificatifs d’urgence parus dans la presse, pour assister au vernissage d’une exposition, je dois quelques explications. Tout a été annulé, ou reporté, il y a une quinzaine de jours, en raison d’un évènement soudain, inattendu et tragique : le décès d’Evelyne Cail, l’épouse d’Alexandre.

Elle était, elle aussi, un peintre d’une envergure exceptionnelle, dont l’œuvre vivra. Et l’équipe des Musicales d’Assya plus que jamais le désir d’organiser dans l’avenir une exposition qui lui serait entièrement consacrée.

Pour l’heure, nous avons dû improviser ; non pas un remplacement du projet initial, mais un moment d’évocation suivi d’une découverte ou redécouverte d’ouvrages très précieux : les manuscrits et tirés-à-part des poèmes de René Char enluminés par Alexandre Galpérine. Et vous verrez que la contemplation d’un tel travail, semblable à aucun autre, n’est en rien un lot de consolation. La tourne des pages, en effet, a presque valeur d’exposition en soi, et constitue peut-être la meilleure introduction possible à l’art du peintre.

Alexandre est mon oncle, un frère cadet de mon père, et c’est là le seul élément qui rend quelque peu légitime ma prise de parole devant vous. C’est peu, j’en conviens, car en aucun cas je ne saurais me présenter comme un vrai connaisseur de la chose picturale ; mais je revendique tout de même le droit d’exprimer un sentiment sur une peinture qui me touche infiniment et qui n’a cessé de m’accompagner depuis ma prime jeunesse.

Je suis un musicien, il est vrai, et plus précisément un violoniste, et l’on peut à bon droit s’interroger sur le désir que j’ai parfois d’écrire ou de parler. En réalité, cette activité parallèle n’a jamais concerné que deux sujets : la musique et l’histoire des miens. Il y a deux ans, j’étais venu pour évoquer, dans l’église Notre-Dame-de-toute-Grâce, l’amitié entre Léon Bloy (mon arrière-grand-père maternel) et Georges Rouault ; aujourd’hui, les circonstances me poussent à me pencher sur la branche russe de ma famille.

A l’issue d’un concert, l’an dernier, quelqu’un m’avait accosté : « avez-vous un lien de parenté avec le peintre Alexandre Galpérine ? » Ce n’était pas la première fois qu’on me posait cette question, mais dans le cadre des Musicales d’Assyles mots prenaient un autre sens. Ils renvoyaient aux premiers pourparlers avec Pauline Klaus, quand naquit l’idée d’un festival sur le Plateau, non pas un festival de musique comme il en existe cent autres en été, mais un moment qui intégrerait des colloques et des expositions en accompagnement obligé de la série des concerts ; et Alexandre compta parmi les premières personnalités pressenties pour honorer de leur présence un évènement dont les contours restaient à préciser. Il accepta d’emblée, sans conditions ou précautions, sans doute parce que la proposition venait de moi, mais aussi parce qu’il vivait une grande partie de l’année à Chamonix et que l’église du Plateau d’Assy lui était chère à plus d’un titre.

Il est peu de dire que je me réjouissais de l’accueillir, en cette année 2019, en ouverture du festival ; et voilà que je dois faire face à son absence, et dire quelques mots sur lui et sur son œuvre. Par-delà la difficulté du moment – le chagrin intense lié à la perte d’une tante que j’ai beaucoup aimée – je me sens démuni pour dire des choses à tout le moins utiles ; car Alexandre reste pour moi un être secret, ennemi des propos vains et des paroles sans substance, qui probablement n’aimerait pas qu’on parle de lui, en prenant le risque de dire des choses inexactes. Je ne tenterai donc pas de brosser un portrait, assorti d’une biographie plus ou moins exhaustive. Je ne peux que donner à entendre des impressions fugitives et toutes personnelles, des souvenirs qui me tiennent à cœur, des bribes d’informations sur un parcours singulier et sur les résonances qu’il éveille en moi.

Mon oncle fut une figure importante de mon enfance – sans-doute l’ignore-t-il – dont l’élégance et l’esprit aiguisé, qui semblaient tenir le monde à distance, n’avaient pas manqué de m’impressionner. Ils n’empêchaient nullement l’expression des sentiments les plus affectueux, et, entre deux traits d’humour ou d’ironie surgissaient, ici et là, des mots précieux et beaux.

Je me suis souvent interrogé sur l’origine, chez mon père comme chez mes oncles Alexandre et Igor, d’un raffinement poussé à l’extrême et d’un goût infaillible dans tous les domaines de l’art et de la pensée ; une sorte d’indentification « proustienne » à des vertus et qualités dont une certaine France ne fut pas avare. Ils étaient nés dans la petite colonie russe de Boulogne-Billancourt, dans un immeuble modeste des années 1930. Chez ma « Baboussia », où ma mère, autrefois, m’emmenait le dimanche, je découvrais des petits ours de bois sciant une bûche, posés sur un napperon, en ornement d’un buffet sans grâce et sans style, dans des senteurs de zakouskis et de boulettes de viande ; un monde, semble-t-il, à quelques années-lumière de celui, par exemple, d’un René Char. Mais, après tout, qu’en savons-nous ? puisque les poètes, c’est bien connu, élisent domicile là où ils le veulent bien…

Chez mon père, aîné de plusieurs années, on peut imaginer que les feux du monde du cinéma aient pu laisser des traces, car mon grand-père, Grégoire Galpérine, était ingénieur du son aux studios de Boulogne à l’heure où se tournaient quelques chefs-d’œuvre mémorables (la table de Louis Jouvet, cadeau de Carné en fin du tournage d’Hôtel du Nord, est aujourd’hui chez mon oncle Igor) ; mais les deux petits, à la différence de leur grand frère, étaient trop jeunes pour aller traîner dans les jupes d’Arletty…

Et puis ce fut la guerre, l’Occupation, la mort de Grégoire en 1942 à la veille d’une arrestation, et les caches des enfants juifs en divers lieux de la capitale ou de la proche province. Autant d’images terribles dont j’ai été tenu éloigné pendant longtemps et dont je n’ai jamais parlé avec Alexandre.

Qu’en était-il, pour lui, de l’héritage russe dans l’après-guerre ? J’ai lu quelque part que les icones, même sous la forme de mauvaises reproductions, auraient compté parmi ses premières émotions picturales… Je n’en sais pas plus.

Ma mère, tout juste fiancée, aida les deux petits frères dans leurs études, puis dans la préparation du baccalauréat, et une profonde affection les lia jusqu’à la fin. A sa mort, les mots les plus beaux qui me sont parvenus étaient d’Alexandre.

Il fit des études de droit et lisait, dit-on, presque exclusivement de la poésie.

Parmi mes souvenirs d’enfance, j’ai gardé assez nettement en mémoire le mariage d’Alexandre et Evelyne à Chamonix. Ce fut mon premier voyage dans la vallée qui nous accueille aujourd’hui. J’avais dix ou douze ans, je ne sais plus, et je jouai à l’église un mouvement d’une sonate de Haendel. Je fus introduit naturellement dans la famille Cail ; plongée dans la haute société parisienne en un temps où elle savait encore tenir son rang. François Cail, le père d’Evelyne, avocat au Conseil, siégeant à la Cour de Cassation, était un vrai seigneur, amoureux sincère de la chose artistique, mélomane passionné et peintre ; non pas « peintre du dimanche » ou bourgeois portant candidement en bandoulière son chevalet du week-end, mais peintre authentique, aussi talentueux que plein d’humilité devant un art dont il n’ignorait pas les redoutables exigences. Il peignait le plus souvent dans l’ile de Ré, comme le fera plus tard Evelyne, sensible plus qu’aucun autre à la beauté éternellement changeante de cet endroit si proche de la côte mais comme isolé du reste du monde. Il est significatif à mes yeux qu’Evelyne nous ait quittés dans ce lieu qui, sans doute, est celui qu’elle a le plus aimé.

Un livre a rendu hommage à François Cail, dans lequel Alexandre écrivit un beau texte.

Je me souviens aussi du jour où mon oncle et ma tante m’emmenèrent chez leur maître, Henri Goetz, un des derniers grands « Américains de Paris », un professeur incomparable qui fut aussi un profond artiste. Sa femme, Christine Boumeester, elle aussi un talent majeur, nous avait reçus alitée. Elle disparut peu de temps après notre visite. Alexandre écrivit un livre sur Goetz, et on retrouve là le besoin de témoigner, de rendre pleine justice à quelques proches réunis par des affinités électives

La rencontre avec René Char eut lieu en 1974. Tout le monde s’accorde sur un point : il y a un avant et un après ce moment, début d’une grande amitié et d’une aventure artistique dont la portée n’a pas fini de nous toucher. On dit qu’Alexandre aurait détruit toute sa production antérieure. J’ai pourtant chez moi quelques toiles de jeunesse, dont un ravissant « faux Braque » qu’il aurait peint dans son adolescence. Je compte sur vous pour garder l’information cachée ! car ces objets ne méritent certes pas la destruction, et je me souviens encore d’Evelyne, venue déjeuner, et tombant en arrêt devant deux tableaux ; elle les admira sans réserve sans savoir que son mari en était l’auteur (pour être honnête, elle le reconnut rapidement !)

On connait la relation privilégiée que Char entretenait avec les peintres et il est certain qu’elle a atteint avec Alexandre un haut niveau de connivence et de complicité. Il semble que ce soit le poète qui ait affermi la vocation du peintre ; il l’aurait définitivement convaincu que la peinture était sa voie. Je livrerai à ce sujet une impression toute personnelle, sans lui donner une quelconque valeur de témoignage. Il me parait qu’Alexandre n’a jamais renoncé à la poésie mais qu’il a trouvé avec la peinture une autre manière de la dire ; non pas en juxtaposant deux sources de création mais en les fondant en une seule réalité. Tout se passe, en effet, comme si une forme d’art était consubstantielle à l’autre, indissolublement liée à l’autre ; une impression corroborée, apparemment, par le peintre lui-même qui, dès les années 60, avait déclaré : « La peinture ne peut subsister dans sa modernité que grâce aux poètes. »

On le sait, René Char s’était retiré en Provence. Alexandre et Evelyne s’installèrent à Barbentane, dans la périphérie d’Avignon. Je me souviens d’une visite à L’Isle-sur-la-Sorgue où un projet de concert avait été lancé. Le poète voulait un programme consacré à Mozart, avec peut-être aussi un peu de Schubert. Il ne fut pas question de donner du Boulez ! même si l’amitié entre les deux hommes n’est ici nullement remise en cause.

A propos de la vie en Provence, Rosemary Lancaster écrit : « Alexandre Galpérine se rendait régulièrement dans la maison de Char, Les Busclats , où le poète s’était retiré pour y poursuivre avec plus d’assiduité qu’il ne pouvait le faire à Paris, celle qui fut l’amour de sa vie : la poésie. Les dimanches ils dînaient ensemble. » Elle rapporte ce propos d’Alexandre : « Parfois, lorsqu’il avait un peu de vague à l’âme, loin de cette vie parisienne dont il avait aimé l’effervescence créatrice, je lui parlais de Montparnasse, de la rue de Chanaleilles où il avait vécu, des jardins du Luxembourg et des rues de la ville où il aimait à marcher, de tous ces lieux que j’avais fréquentés après lui dans son sillage. Et je le voyais sourire, s’illuminer à ces évocations. »

Cette amitié a donné vie à un art singulier : une interpénétration des textes et de l’accompagnement obligé des images et des signes. On a parlé d’enluminure, un art perdu auquel on aurait redonné vie. Pourtant, ici, la portée réelle du geste pictural n’est pas de l’ordre du commentaire ou de la paraphrase. A propos de cette démarche, le musée Courbet d’Ornans (qui a accueilli plusieurs toiles d’Alexandre) a publié un écrit qui sonne juste : « Alexandre Galpérine travaille dans l’ombre du poème, c’est un accompagnement et non une illustration, et donne naissance à une œuvre tout en procédant à une vérification. Couleur, lumière, ombres, taches, traits deviennent sonécriture. »

Dans la contemplation des manuscrits « enluminés », je ressens de manière presque palpable la réalité d’une démarche sans équivalent, à ma connaissance, dans l’art d’hier et d’aujourd’hui : une osmose plus qu’une collaboration, presque une écriture à quatre mains, ou, à tout le moins, une communion ayant rendu possible une saisie de l’insaisissable, une manière de fixer ensemble la matière toujours fuyante d’un imaginaire sans entrave.

Chaque trait lancé sur le papier, sans deuxième chance, renvoie, pour moi, à un autre souvenir : une dernière soirée à Barbentane. Alexandre avait donné lecture d’un texte qui avait valeur de manifeste, dans lequel il méditait sur le geste qui trace, sur le caractère essentiel et primordial de cette action. Son propos rejoignait un écrit du peintre chinois « Citrouille amère » dans lequel le poignet est promu au rang de traducteur de l’âme (mon père m’avait fait connaitre ce texte dans la traduction de Pierre Ryckmans et le violoniste que je suis n’avait pas manqué d’en être frappé). Alexandre laissait aller sa colère devant la mort programmée de la peinture, annoncée et encouragée par plusieurs tendances de « l’art contemporain ». En l’écoutant, une pensée prophétique de Bloy sur l’ère des machines m’était revenue, qui avait trait à « l’extermination de l’écriture ».

Rouault, autrefois, avait confié à mes parents qu’il croyait en l’avenir de la peinture. Ce soir-là, je n’étais plus assuré du bien-fondé de cette déclaration, même si les tableaux à peine séchés qui m’entouraient offraient un démenti aux plus sinistres prophéties ; et ce coin de Provence, non loin de la maison de René Char, m’apparut soudain comme un foyer de résistance.

Je ne chercherai pas à conclure un propos qui ne visait pas une quelconque construction. Il reste à nous approcher des vitrines, que nous allons ouvrir pour en sortir les livres volumineux que je vous ai apportés. Vous les « visiterez » à votre gré et à votre rythme. Peut-être vous attarderez-vous   sur une simple tache de couleur, jusqu’à vous perdre dans son eau, comme il m’est arrivé maintes fois de le faire, comme en musique j’ai pu m’abîmer dans les gouffres de résonances que nous offrent les harmoniques d’un bel accord. Et je ne doute pas que vous trouverez là un de ces sens cachés dont le dévoilement n’est possible qu’à un certain niveau de profondeur.

En sortant de la salle d’exposition, je regarderai encore une fois la vallée et les plus hauts sommets d’Europe qui nous font face. Mes pensées iront vers Chamonix où Alexandre s’est retiré, infatigable marcheur, comme René Char, dont l’imaginaire est alimenté presque exclusivement par la marche. Des amis l’entourent. Ce sont pour la plupart des guides de montagne, des compagnons de longues randonnées silencieuses, sur des sentiers escarpés où l’air est plus pur qu’ailleurs.

 

 Juillet 2019, Plateau d’Assy